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PARODIE

« J’aurais préféré lire un Baudelaire heureux »,

Dit d’un livre érudit  le titre malheureux.

Un Baudelaire heureux à cervelle inféconde ?

Mais qu’en adviendrait-il de la marche du monde

Sans la beauté du Mal et son sublime don

Qui de toute infamie arrache le pardon ?

Ce serait, par ma foi, triste caricature,

Ombre sombre d’Hamlet imitant sa posture.

Ce serait grand pitié que de voir ce vivant,

Le regard indécis et les cheveux au vent,

Ce gueux, cet histrion en vacances, ce drôle,

Parce qu’il sait jouer artistement son rôle,

Vouloir intéresser au chant de ses douleurs

Les aigles, les grillons, les ruisseaux et les fleurs,

Et nous-mêmes, auteurs de si fades rubriques,

Réciter platement ses tirades lubriques.

Un Baudelaire heureux ? Béatrice est le nom

De la coupable de telle confusion.

Mais elle-même élue entre toutes les femmes,

Qui la rejetterait, pour autant, dans les flammes ?

*

Qui d’autre chanterait, soit dit sans fioritures,

La gloire de Caïn dans la littérature,

L’orgueil du Possédé,  les charmes de l’Enfer,

Les messes noires de l’apôtre Lucifer,

Nos péchés si têtus, nos repentirs si lâches

Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches ?

Grâce à ses mots maudits nous trouvons des appas

Aux objets répugnants comme aux pires repas.

Lui seul sait  bien tirer les fils qui nous remuent

Sans horreur, à travers les ténèbres qui puent,

Dérober au passage un plaisir clandestin

Au sein martyrisé d’une antique catin,

Ainsi qu’un débauché qui le baise et le mange

En le pressant très fort comme une vieille orange.

En poète idéal en ce monde ennuyé,

Il est le poing brandi vers le ciel sans pitié,

Insultant le faciès des puissances suprêmes

A coups de mots pétris dans l’antre des blasphèmes.

*

Un Baudelaire heureux, Béatrice, eût-il su

Sertir l’alexandrin de vocables si crus ?

« Le Poète, aujourd’hui, quand il veut concevoir

Ces natives grandeurs, aux lieux où se font voir

La nudité de l’homme et celle de sa femme,

Sent un froid ténébreux envelopper son âme

Devant ce noir tableau plein d’épouvantement. ^

Ô monstruosité pleurant leur vêtement !

Ô ridicules troncs ! torses dignes de masques !

Ô pauvres corps tordus, maigres, ventrus ou flasques,

Que le dieu de l’Utile, implacable et serein,

Enfants, emmaillota dans ses langes d’airain !

Et vous, femmes, hélas, pâles comme des cierges,

Que ronge et que nourrit la débauche, et vous, vierges,

Du vice maternel traînant l’hérédité

Et toutes les laideurs de la maternité ! »

 

*

Le Mal est une fleur dont le parfum harcèle

Le poète enflammé de mots en kyrielle.

Le célébrer en vers est privilège ardu

D’un Baudelaire mais pas du premier venu.

*

Pardon pour ce pastiche  aux laborieux festons

Dignes d’un rimailleur de vers de mirliton.

 

Narcisse Praz , 20 mai 2018

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