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A propos de la conférence de Gilles Mauron sur sa thèse sur La Pilule.

L'ami Gilles m'a présenté aux auditeurs de sa conférence comme un champion de la contrebande de montres. Quelques précisions s'imposent. Nous sommes dans les années 1960. Je peux affirmer qu'à pareille époque plus de 75% des montres suisses destinées à l'Italie y entraient en contrebande: les montres ordinaires par le biais de voitures truquées, les montres de marque et de prestige... par valises diplomatiques. J'étais dans la catégorie ordinaire. Voici mon vécu: représentant plusieurs fabricants, en qualité d'exportateur, j'avais à Milan un client qui, la dernière année de mon activité d'exportateur, m'avait acheté plus de 300.000 montres. Trois cent mille montres! Il en achetait au moins cinq fois autant auprès d'autres fabricants. Nous étions amis. On est forcément ami avec un client qui importe ses montres en contrebande: c'est une affaire de confiance absolue de part et d'autre. On travaille sur parole. Or, sur ces trois cent mille montres, seules cinq ou dix mille étaient importées normalement et donc légalement en Italie. Je le sais et pour cause.

L'amitié aidant, je finis par demander à mon ami Franco M. et à son frère Palmiro M., comment, mais comment diable ils parvenaient à faire passer des centaines de milliers de montres en contrebande, sans doute des millions. Nos rapports étaient tels que mon client consentit à m'en donner la clé: "Venez donc souper chez moi, à Cermenate, ce soir. Vous comprendrez tout," me dit-il un jour.

Ce que je fis. Cela s'est passé dans sa villa de Cermenate, un village entre Chiasso et Milan. Or, voici que pendant le repas on sonne à la porte. On est en famille: papa et maman M. et leurs trois enfants adolescents. Entre un prêtre. Jovial, en familier. Il distribue sa bénédiction à tutta la bella famiglia et s'assied à table, en habitué bienvenu. Franco M. m'adresse un clin d'oeil complice, puis sort son chéquier qu'il remplit. Je note que la somme comprend un nombre considérable de... zéros. Puis il tend le chèque au prêtre qui l'empoche, remercie, prend congé. Comme s'il ne s'était rien passé. Discrétion.

Passent les minutes. Et voici qu'on sonne de nouveau. Cette fois, c'est une nonne qui entre, distribue à son tour ses bénédictions à tutta la famiglia, s'assied à table et attend. Mon ami Franco M. m'adresse son clin d'oeil entendu, prend son chéquier, le remplit garni de force zéros, le tend à la suora qui l'empoche, prend congé en bénissant toute la famille.

Le repas terminé, Franco M. m'explique: "Vous avez vu tout à l'heure dans mon garage plusieurs voitures. Eh bien, ce sont les voitures dans lesquelles j'importe vos montres et toutes les autres. Comment cela se passe? C'est très simple. Toutes ces voitures sont connues de certains douaniers italiens de Chiasso et de toute la frontière tessinoise. Je dis bien: certains douaniers. Or, ces douaniers-là proviennent essentiellement de la bassa Italia, de la Calabre, de la Sicile, des Pouilles. C'est le Vatican qui les fait embaucher par l'Etat italien pour venir en aide à ces régions miséreuses. Pour arrondir leurs fins de mois, le Vatican leur verse un pourcentage. Un pourcentage... sur les deux chèques que je viens de remettre à un prêtre et à une nonne. Leur mission, à ces douaniers sous-payés par l'Etat italien? Fermer les deux yeux lorsque, au jour et à l'heure convenus, ces voitures-là passeront la frontière, bourrées de montres de la roue de secours jusqu'au toit. Et voilà
l'explication: C'est le Vatican qui a la haute main sur toute la contrebande de montres et de cigarettes entre la Suisse et l'Italie par le truchement de ses douaniers affidés et reconnaissants.

Complément d'information. Quelques temps après ce souper mémorable, tous les journaux tessinois ont raconté l'hilarante mésaventure d'un chauffeur de camion bourré de cigarettes. Confiant dans l'horaire de passage convenu, le chauffeur, sûr d'avoir affaire au douanier du Vatican qui fermera ses deux yeux, passe la frontière italienne sans s'arrêter. Il ignorait, le malheureux, que, contre toute attente, ce jour-là, à cette heure-là pourtant convenus, le douanier du Vatican s'était fait remplacer par... un douanier qui n'était ni Calabrais ni Sicilien et donc pas engagé par le Vatican. Celui-ci, voyant ce camion qui force le passage sans plus de façons, fonce derrière le camion, le prend en chasse sur des kilomètres et aboutit dans la cour d'un monastère de pères capucins! Et le douanier, très fier de son exploit, ne manque pas l'occasion de s'en vanter. Et voilà comment tous les journaux tessinois ont pu se gausser du Vatican champion de la contrebande de cigarettes! Mais cela n'a étonné personne au Tessin, car il y a belle lurette que la chose y est connue.

Et voilà comment moi, exportateur et fabricant de montres suisses, j'ai contribué à l'enrichissement du Vatican. Parole d'honneur, tout ceci est absolument vrai. Pour la parole d'honneur, la meilleure référence: les contrebandiers! Même ceux du Vatican!

Je persiste et signe: Narcisse Praz.

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