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Drôle de lundi de pâques

C'était en l'an de disgrâce 1937. J'avais 8 ans. Donc 8o de moins qu'aujourd'hui 17 avril 2017. La famille de feu(s) Adrien et Innocente (c'est pas de sa faute, à ma mère: des Innocent et des Innocente il en pleuvait de toute part, à cause du calendrier de l'Almanach du  Valais) vivait dans son antre humide près du moulin à Beuson. Père, mère, un garçon de 11 ans, un autre de 8 ans (moi, déjà narcissique!), une soeurette de 3 ans et une nouvelle venue de un an. Père mineur sans emploi pour cause de crise économique mondiale, mère poule s'échinant à faire survivre sa couvée à force d'astuces de toutes sortes, oeufs des 4 poules en leur poulailler d'un m2 sous la fenêtre de la cuisine en rez-de-chaussée, lait de 2 chèvres, derniers poireaux et choux de l'automne précédent ayant survécu à l'hiver dans la cave  humide contre le rocher suintant derrière la cuisine et, suprême signe extérieur de richesse, les restes de la viande salée du cochon trucidé en décembre et conservée dans le garde-manger du galetas.  Pour le surplus de luxe il y avait le carnet déjà bien garni auprès des épiceries du village. La gloire, quoi!

Or donc, la tradition de tout Lundi de pâques voulait que tout un monde serti et mâtiné de piété abondamment prêchée jusqu'à l'intoxication se rendît en pèlerinage à Longe-Borgne sur Bramois. Pour quoi faire? Pour prier. Prier pour quoi? Pour la fécondité des Valaisannes, pardi! L'ermite du lieu s'était forgé une spécialité et une réputation dans le domaine. Faute de moyens financiers pour s'offrir les moyens de locomotion, les gens des montagnes s'y rendaient donc à pied. Pour nous autres, gamins, c'était avant tout l'occasion de nous évader un peu. En ce qui concernait mon frère aîné et moi, de nous évader de notre trou à rats. D'authentiques rats. Pas ceux des romans du 19ème siècle, ceux venant de la cave et du grenier et de la boulangerie qui jouxtait le moulin en exploitation intense au service des heureux propriétaires de champs de seigle. Donc des riches, quoi. Nous n'avions qu'un jardinet et un champ de 200m2  consacré à la culture des pommes de terre salvatrices qui furent, de ce temps-là, ce que la polenta fut aux Italiens miséreux.

Or donc, nous voici, le frangin Nestor et moi, bien décidés à rejoindre nos copains pour la grande aventure pascale: 14 kilomètres. A jeun ! Car oui, au bout des 14km il y avait la messe et la communion considérée comme logique sinon obligatoire. Imaginer un retour encore à jeun nous paraissant peu compatible avec les hurlements muets de nos jeunes estomacs, nous voici quémandant auprès de papa Adrien quelques centimes pour acheter un petit pain pour le retour. Je revois encore papa Adrien, couché sur son banc près du poêle de la cuisine, raclant le fond de son portemonnaie et en extrayant 2 pièces de 20 centimes, une pour chacun de ses rejetons en mal de pèlerinage. Et nous voilà partis sur la route descendant vers la plaine. Pour moi, ce fut une vraie expédition à l'autre bout du monde: pour la première fois de ma vie je découvris une  ville, même vue depuis la route de Nendaz à partir du village de Baar: SION ! Une vraie ville. Immense. Pleine de maisons pleines de gens comme nous. Enfin pas tout à fait comme nous: des citadins causant français alors que nous autres, le français on l'apprenait à l'école primaire tout en causant en patois à la récréation. La capitale du Valais! Bysance! L'Amérique! Je m'en suis mis pleins les yeux, de la ville. Avec une gare. Des trains. La Banque cantonale. La cathédrale. Les deux collines, Valère et Tourbillon. De quoi alimenter ma rédaction du lendemain dans la tradition, sous le titre: "Mon pèlerinage à Longe-Borgne".

Et l'on continua de marcher. Marcher, le ventre creux à cause de la communion qui nous attendait avec ses exigences très catholiques. Et l'on marcha encore et encore, ventre creux mais conscient d'accomplir un pèlerinage qui nous vaudrait bien des mérites dans un futur lointain paradis promis aux Croyants. Messe et communion il y eut. Ventre toujours creux, car l'hostie, c'est d'autant moins nourrissant que la règle est de la laisser se décomposer et liquéfier sur la langue pour n'en avaler que la salive. Pourquoi, au fait? Par crainte que le supposé Corpus Christi censé être non pas le simple symbole de l'original mais bel et bien le corps intégral du célèbre crucifié ne rejoigne les autres aliments plus consistants et, avec eux, ne se transforme en excrément? Va savoir. Certes, l'Eglise avait forcément pensé à tout en édictant son dogme de la Transsubstantiation, car enfin, déféquer son Dieu, ce n'eût pas été convenable.

Or donc, nous voici sortant de la chapelle de Longe-Borgne, ventre toujours creux. L'ermite avait bien prévu l'occurrence et installé devant sa chapelle un petit comptoir offrant à la fringale ambiante ses petits pains à 40 centimes pièce, alors que toutes les boulangeries normales  les vendaient à 20 centimes. Mais ne fallait-il pas que l'Eglise de Rome profitât quelque peu de son lieu de pèlerinage le plus prisé du diocèse de Sion et totalement dévolu à la prière pour la fécondité des Valaisannes pourvoyeuses de jeunes gens et jeunes filles catholiques largués vers Genève et Lausanne en vue de la submersion démographique catholique programmée pour la reconquête de ces deux capitales hérétiques protestantes?

Le frangin et moi avons donc partagé l'unique petit pain à 40 centimes, attirant sur nous tous les regards des autres pèlerins plus ou moins apitoyés, plus ou moins narquois. L'humiliation, quoi, car eux se gavaient bel et bien non seulement de ces petits pains banals mais de quelques autres goinfreries pâtissières ayant noms cornets à la crème, millefeuilles, j'en passe de plus alléchantes encore. Crevant de faim, malgré la désapprobation véhémentement exprimée de mon frère aîné, je commis le crime d'accepter la charité d'un demi petit pain supplémentaire à moi offert par une femme du village qui avait observé la scène. Malheur de malheur! Qu'avais-je donc fait là! Sitôt de retour à la maison, je fus accueilli en fils indigne par notre Innocente de mère qui me fustigea du regard et en paroles. Une drôlesse de retour du pèlerinage l'avait déjà informée de l'incident, sans doute avec force sous-entendus pas très chrétiens. Quoi? moi, fils d'Adrien et Innocente, couple pauvre mais digne qui ne s'était jamais au grand jamais abaissé jusqu'à solliciter, fût-ce au plus profond de ses mois de misère, l'aide d'autrui, moi, j'avais accepté cette charité-là? Blâme et honte sur moi!

- A plus forte raison, insista papa Adrien, que moi, mineur de mon état et victime du Grand capital responsable de cette Grande Crise économique qui règne sur le monde depuis l'année de ta naissance en 1929, moi, mineur sans travail depuis deux ans, lorsque le président de la commune de Nendaz m'a dit que j'avais droit à une indemnité de chômage de 15 francs par mois, eh bien, moi, j'ai répondu au Président de la commune de Nendaz: "Votre indemnité de chômage, vous pouvez la donner à qui vous voudrez, mais pas à moi. Parce que j'ai ma dignité, moi. J'en ai rien à faire de la charité de l'Etat. C'est pas la charité que je demande, c'est DU TRAVAIL !" Et je suis sorti du bureau communal en claquant la porte ! J'ai juste eu le temps d'entendre le Président de la commune dire au secrétaire communal: "Bien fait pour lui!  Adrien, près tout, ce n'est qu'un des neuf tristes sires électeurs socialistes de la commune! Son vote ne compte donc pour rien en ce qui concerne notre Parti Conservateur Catholique. Tant pis pour lui."

Pourquoi je vous raconte ça aujourd'hui, lundi de pâques (sans majuscule!) 2017, après 80 ans? Pas seulement à cause de la sublime leçon de dignité que m'a octroyée ce jour-là mon père Adrien, mais aussi, voire surtout, à cause de l'humiliation que j'ai lue sur le visage de mère Innocente ce jour-là en apprenant que moi, son fils cadet, contrairement à mon frère aîné Nestor déjà éveillé aux édifiantes réalités de la société humaine, j'avais accepté de recevoir la charité! La honte! La honte! La honte!

NI DIEU NI MAÎTRE ! Merci, Adrien. Merci, Innocente.

Lundi 17 avril 2017

 

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