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Vécu cuvé

Octobre. Les premières neiges ont fait l'apparition. Les cimes sont redevenues blanches. Il fut un temps où les aléas de l'existence m'inspirèrent l'idée de la gagner en exerçant la profession provisoire de brocanteur. Je faisais paraître des annonces disant: "Ne jetez plus rien, vendez tout !". En cela je faisais de la concurrence à Emmaüs qui n'achète rien mais se fait tout donner et revend tout, s'affichant ainsi le commerce le plus florissant du pays.

Je te fais grâce de la leçon pratique première que j'en tirai bientôt, à savoir la surestimation par son propriétaire du Frigo usagé que l'on m'amenait en vue de sa revente. Pour l'objet payé 1000.-- francs, le propriétaire en aurait voulu Fr.500.-- , oubliant qu'il l'avait utilisé pendant des années et qu'un prix de Fr.50.--à Fr. 80.--  pour lui-même eût été une revendication logique,

En revanche, je garde un souvenir navré, que dis-je, consternant de l'expérience que je fis dans la reprise, l'achat et la revente de matériel de sports d'hiver à l'intention de la jeunesse et qui me plongea dans l'atmosphère si exaltante de la Société des jeunes  Cons des jeunes Sots, de la Société de Con-sommation dont le slogan premier est: " J'achète ce qui est "à la mode", je jette, je rachète ce qui est "à la nouvelle mode". Car si tu n'es pas à la dernière mode, tu n'es rien. Or, le nouveau Président de la République française vient de parler à la télévision des gens "qui ne sont RIEN". 

Me voici donc opérant des rafles de skis, de chaussures ad hoc, bâtons, patins et équipements invendus et donc démodés des saisons précédentes dans les magasins spécialisés du Valais, de Vaud, des Grisons, de St.Gall, de l'Oberland bernois et même en Haute-Savoie, en remplissant des fourgonnettes entières et les mettant en vente à Sion, avec pub adéquate.

J'ai fait des heureux et j'ai fait des malheureux. Les heureux étaient généralement les familles d'immigrés dont la progéniture, grâce aux prix cassés que je pratiquais, pouvait se hisser au niveau des enfants et adolescents autochtones plus riches en participant aux camps de ski scolaires. J'ai vu des enfants d'immigrés sauter au cou de leurs parents pour les en remercier.

Mais j'ai assisté aussi, hélas, au spectacle consternant d'adolescents des deux sexes humiliant, voire insultant père et mère parce que eux, ce qu'ils voulaient, c'étaient des skis et des souliers de ski DE MARQUE, de la marque des champions vus à la télé! J'ai, de mes oreilles entendu ce qui s'appelle entendu, un ado de 14 ou 15 ans hurler au visage de sa mère:"Ces skis d'occasion, c'est pas de la marque. C'est de la merde. Depuis que tu as foutu papa à la porte, tu nous offres plus que de la merde! Nos habits, c'est de la merde! Nos meubles, c'est de la merde! Notre appartement, c'est de la merde! Et nous aux yeux des autres jeunes on n'est plus que de la merde! Et toi tu n'es que de la merde! Et de cette merde de skis de merde, j'en veux pas. Et ma soeur non plus, elle en veut pas!"

Parole, ça, c'est du vécu. Je n'invente rien. Sur le visage de la mère j'ai vu des larmes couler, aussitôt discrètement essuyées Elle m'a adressé un sourire navré et a quitté ma misérable boutique de brocante, se dirigeant, consternée, tête basse, vers un vrai magasin Intersport  de la Rue du Rhône tout proche, son fils de 14 ans et sa fille de 16 ans sur ses pas, ravis, triomphants: l'humiliation infligée à leur mère au nom des droits sacrés des enfants rois de la Société de Cons-, de la Société de de Sots- de la Société de Consommation avait payé! Désormais ils pourront frimer et crâner devant leurs camarades et, qui sait? suprême satisfaction, faire des envieux! Car c'est important de faire des envieux! Cela pose son Homme ou sa Femme !

Moi, témoin ce cette scène, je me souvins soudain des années noires de ma vie où, avec mes deux enfants en adolescence, je vécus à l'année en mobile home au camping de Conches à Genève. Pour eux, cela dura quatre années, jusqu'au moment où je pus enfin leur offrir un studio en ville. Mais pour moi l'aventure dura encore six années de plus. Heureux! Oui, Madame, heureux! Oui, Monsieur, Heureux! Parce qu'au lieu d'être esclave d'un loyer normal à 1500.-- francs par mois, je m'en tirais avec 125.-- francs par mois et ça me permettait de crier dans mon brûlot hebdomadaire "La Pilule": " Merde à la Société de Cons, merde à la Société de Sots - merde A la Société de Consommation! " .

La Rêvolution, quoi.

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