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Fable

Le prolétaire et ses enfants

Un riche prolétaire, sentant sa fin prochaine, fit venir ses enfants, leur parla. Sans témoins. « Gardez-vous, leur dit-il de vendre l’héritage que je vous lègue en partage : un trésor est caché dedans. » Puis il leur lut son testament :  

Mes dernières volontés

Voici le capital familial de départ dans ma vie le 5 septembre 1929 à Beuson-Nendaz dans l’appartement du rez-de-chaussée de la masure à misère sise dans le ravin bordant le torrent de la Printse : une cuisine de 9 mètres carrés, comprenant un fourneau potager à bois, une table, quatre chaises, deux tabourets, un vaisselier ; une chambre à coucher de 12 m2  comprenant un poêle à bois en fonte, le lit des parents, le petit lit de mon frère aîné et mon berceau. A la paroi de cette chambre : une image pieuse représentant le Jugement dernier, un crucifix ; une cave humide taillée dans le rocher apparent où ma mère conservait pendant l’hiver les pommes de terre et les poireaux de notre unique champ de 150 m2. Pour accéder aux cabinets d’aisance (une planche en bois trouée), il fallait sortir de la maison, monter l’escalier du voisin de l’étage supérieur, traverser sa terrasse, monter l’escalier donnant accès à un raccard, traverser le jardin des voisins, descendre entre deux  granges et là, miracle, on pouvait enfin soulager nos intestins.

S’ajoutèrent ensuite, en 1934 et 1936 deux nouvelles héritières de cette fortune-là pour qui l’on aménagea un lit et un berceau dans la chambre à coucher commune.

Je n’ai donc légalement à me justifier à l’endroit des êtres qui me doivent la vie que du quart de ces avoirs, c’est-à-dire : l’une des 4 chaises de la cuisine de mes parents, le quart de la table, le huitième des deux tabourets, le quart du  vaisselier, le quart du lit des parents, le quart du poêle à bois de la chambre à coucher,  la moitié du lit des deux garçons et la moitié du lit des deux filles de la famille.

Dans le but d’éviter à ma progéniture toutes dépenses en procès de succession, je  remets ci-joint à chacun de mes héritiers un exemplaire de mes « Dernières volontés » par lesquelles je leur lègue intacts les biens reçus à ma naissance, à savoir : une chaise de cuisine, un quart de table de cuisine, un huitième de deux tabourets, un quart de vaisselier, un quart de lit  conjugal, un quart de poêle à bois en fonte, une moitié de chacun des deux lits d’enfants et les droits d’accès à un cabinet d’aisance fait de quelques planches verticales portant une toiture aérée à travers laquelle l’on apercevait le ciel  bleu du Valais. Sans omettre le droit d'accès à l'accueillante planche à trou.  Ah ! J’oubliais : je leur lègue aussi le crucifix et l’image pieuse de la chambre à coucher.

Draps de lit, couvertures, vaisselle et casseroles ayant fait leur temps et ne représentant plus aucune valeur marchande, je les exclus de ce testament. Quant au champ à patates, il a fait l'objet d'une expropriation par l'Etat du Valais au profit de l'élargissement de la route touristique de la vallée. L'argent que la famille en a retiré a été légalement bu et mangé à l'époque où mon père, Adrien, victime d'un AVC au cours de la Mob, perdit son procès contre l'Assurance militaire de Confédération Suisse, contraignant ma mère, Innocente, à faire l'équipe de nuit à la mine de charbon de Chandoline  pendant toute la durée de la guerre, à raison de 75 centimes de l'heure.

 

Conseil paternel final : évitez de  vous chamailler devant les tribunaux pour l’attribution de ces biens.

Telles sont mes « Dernières volontés ». Je persiste et signe : votre papa Narcisse Praz

 

 

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