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Premier août 2018
A moi, Madame Confédération helvétique, deux mots !

Dans un mois et cinq jours j’entrerai dans ma nonantième année. Ce matin, premier août et Fête nationale, j’ai trouvé dans ma boîte aux lettres un drapeau suisse offert par quelque œuvre de bienfaisance patriotique. La vue de cet emblème intrus dans ma vie privée m’a rappelé des souvenirs…

Le souvenir des jours sombres, lugubres même pour ma famille. J’avais onze ans. La guerre venait d’être déclarée en Europe. Vous-même, Madame Confédération Helvétique, veniez de proclamer la Mobilisation générale de tous les citoyens aptes à vous servir. Mon père, Adrien Praz, né en 1901, mineur de son état, se trouvait naturellement, comme tel, mobilisé avec les pontonniers. Destination : les bords du Rhin en prévision d’une invasion éventuelle par le nord et nécessité donc de faire exploser les ponts reliant la Suisse à l’Allemagne hitlérienne.

Jusqu’ici, ça va. Mais où ça ne va plus, c’est d’abord lorsque l’officier en charge de la troupe dans laquelle se trouvait incorporé le mineur Adrien Praz décida stupidement de faire camper ses hommes dans des tentes dans un terrain marécageux. Aux dire de feu mon père, il y passa deux nuits blanches pour cause d’inondations fréquentes. Résultat du génie de votre officier imbécile, Madame, dans le courant de la seconde nuit, le mineur pontonnier Adrien Praz fut victime d’un un accident vasculaire cérébral, aujourd’hui abrégé en AVC. Que croyez-vous que fîtes vos autorités supérieures militaires en l’occurrence ? Faire hospitaliser leur soldat subordonné ? Lui faire octroyer des soins a minima ? Bernique ! Ils décidèrent de le rapatrier séance tenante et dans son état dans son village de Beuson dans la commune de Nendaz en Valais. Et débrouille-toi, soldat pontonnier Adrien Praz !

Sur des conseils avisés des autorités civiles, s’ensuivit un procès contre l’Assurance militaire fédérale. Procès perdu. Devinez pourquoi, Madame Helvétie ? Parce que la loi régissant l’Assurance militaire fédérale ne prévoit d’implication de la Confédération en cas d’accident ou de maladie qu’à compter du troisième jour après la mobilisation. Or, ne s’étaient écoulés que le jour de la mobilisation, la nuit et le jour qui suivit et une demi-nuit seulement dans ce marécage infect ! Il manquait donc une demi-nuit au compteur du soldat pontonnier Adrien Praz pour bénéficier de l’Assurance militaire fédérale pour la prise en charge de son AVC d’origine militaire idiote.

Premier résultat concret pour la famille : le soldat pontonnier Praz se trouva plus qu’à demi paralysé de tout le côté gauche de son corps, visage inclus avec sourire en coin pendant plusieurs années.
Second résultat concret : dame Innocente Praz, née Bornet, ma mère, héroïquement, dès les premiers jours de la catastrophe se fit embaucher au tri du charbon à la mine de charbon de Chandoline, subsidiée par vous-même, Madame Helvétie. Pendant toute la durée de la guerre, ma mère, par tous les temps, été comme hiver, debout ou à genoux sur le terril , fit l’équipe de nuit afin d’être disponible pour s’occuper de ses quatre enfants pendant la journée.

Merci, sale crétin d’officier de la glorieuse Armée suisse et bravo pour votre géniale inspiration de vouloir aguerrir vos soldats en les faisant camper dans un marécage !
Merci, Madame Helvétie, pour votre non assistance à une famille que vous avez réduite à la misère !
Et bravo pour ce trait de génie de votre part consistant à profiter de cette demi-nuit qui manquait au compteur de feu mon père pour bénéficier de votre Assurance militaire de merde !


Alors, aujourd’hui, Premier août 2018, Fête nationale, moi nonagénaire, fils de feu votre soldat pontonnier Adrien Praz et de son épouse Innocente née Bornet, savez-vous ce que je vais faire du joli petit drapeau rouge à croix blanche que j’ai trouvé ce matin dans ma boîte aux lettres ? A ce stade de mon affaire, vous vous dites peut-être que je je vais vous dire que je vais m’en servir pour me torcher le cul, Madame Helvétie ? Eh bien, non. Vous trompez, Madame. A mes yeux, votre drapeau à croix blanche sur fond rouge est indigne même de mon derrière. Je m’en vais donc le jeter non pas dans le sac  poubelle blanc écologique à un franc et nonante centimes, car c’est bien trop d’honneur à lui faire mais dans la poubelle gratuite du papier à recycler ou à brûler.

Agréez, Madame Confédération helvétique, l'expression de ma gratitude sous forme de poil à gratter.

Signé: Narcisse Praz, citoyen du monde, auteur du "Petit livre vert-de-gris", das Anti-Soldatenbüchlein.

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