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Dimanche 29 décembre 2019
POUR L'AMOUR DU PATOIS

Grandeur et servitude de l’auteur patoisant.

C’était il y a une douzaine d’années. Je venais de m’établir à Daillon sur la commune de Conthey. Ma réputation d’auteur dramatique de théâtre patoisant avait franchi le Rhône et m'y avait précédé.
Aussi, un beau jour fus-je sollicité par la troupe « La Cobva »pour adapter le roman de Ramuz « La séparation des races »en comédie dramatique en patois contheysan. Je m’attelai à la tâche.

Trois mois à temps plein.Et pour cause. Le temps de constater que Ramuz n’a rien compris aux mœurs et au langage des montagnards valaisans :
tout est faux dans son roman : les personnages causent comme des Lausannois, les usages paysans montagnards sont ceux des paysans du Gros de Vaud
ou, au mieux, de la Gruyère. Par exemple, le jour de l’inalpe, Ramuz rassemble les troupeaux sur la place du village principal et organise une poïà à la vaudoise
ou à la fribourgeoise, alors qu’en Valais chaque petit propriétaire amène son petit troupeau de trois ou quatre vaches et de deux génisses sur le « Plan de poé »
de l’alpage dont il détient des « cuillerées » lui donnant droit d’alper gratuitement ses bêtes. Etc, etc, etc. Tout est faux, absolument tout. Et je dois tout rectifier :
l’habitat, le langage, les usages.

L’histoire en revanche est plutôt jolie : sur les hauteurs du Sanetsch, l’un des bergers de l’alpage contheysan tombe amoureux de la bergère du troupeau de
l’Oberland bernois qui y travaille aussi. Tout faux : de ce temps-là, il n’y avait jamais de femme dans la troupe des bergers. Et pour cause : pudeur oblige.,
Passons. Je m’en accommode. Le Valaisan, fou d’amour, kidnappe la fille, la ficelle sur le bât de son mulet et l’embarque chez lui à Conthey. S’ensuit une
histoire d’amour à la Ramuz. Elle sonne faux, car totalement à côté de la plaque en ce qui concerne les mœurs du lieu et de l’époque. Bref, du Ramuz vaudois pur jus.

Onze représentations en plein air à La Tour lombarde. Onze succès bien mérités pour les acteurs et pour le metteur en scène l’ami talentueux Roger Cotter. Et moi ?
Et moi ? Et moi qui ai passé trois mois à plein temps à m’échiner à essayer d’écrire une pièce de théâtre vraiment valaisanne en patois avec le texte d’un Vaudois qui
n’a jamais rien compris au vrai Valais ? Et moi, et moi, et moi donc ? Ce ne sera qu'à la fin de la onzième et dernière représentation de « La jolie fille du Sanetsch » que
l’une des actrices s’est soudain souvenue de moi , est venue me chercher dans le public et m’a entraîné sur scène pour glaner enfin, enfin, enfin, et pour l’unique
et dernière fois, les bravos du public.

Grandeur et servitude du dramaturge patoisant défendeur d’une langue en voie de perdition définitive. De profundis…

Pas grave. J'ai quand même gagné en fait de droit d'auteur
adaptateur de Ramuz ... un carton de 6 bouteilles de Gamay. Santé !

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