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Lundi 6 janvier 2020
JOUR DE L'EPIPHANIE, EPIS FANéS !

Tu veux que je te raconte une histoire vécue en 1936, il y a donc 84 ans ?
Ce jour-là, on avait fait place nette dans notre maison-taudis près du moulin construit par mon grand-père Pierre Praz, au bord de la Printse qui était encore, de ce temps-là, une redoutable rivière de montagne avant la construction du barrage de Cleuson.
Place nette, mais pourquoi donc? Parce qu'Innocente, déjà mère de deux fils et d'une fille, était en phase d'un nouvel accouchement. Dame! L'événement requiert de l'intimité: n'y assiste que la sage-femme de la vallée de Nendaz.

Bon. Me voici donc réfugié chez mon grand-père maternel dans la maison où j'habite aujourd'hui au bord de la route. Je suis debout sur le balcon. Je guette le retour de mon frère aîné, Nestor, qui doit revenir après la grand-messe de l'Epiphanie à Basse-Nendaz. Le voici qui émerge sur le pont sur la Printze.Il marche au milieu d'un groupe de copains de son âge, c'est-à-dire les 1926,1925 et 1924. Autant dire, pour moi, un gamin de 1929, au milieu des "Grands".

Et moi, tout heureux de lui annoncer la Bonne Nouvelle du jour, je lui crie, en patois naturellement, tout fier et tout content:
- Nestor ! Han portà oun poupoun! Han portà oun poupoun!
Traduction: "On nous a apporté un poupon! ".

Telle était la pudique expression patoise pour annoncer l'heureux évènement: la naissance d'une petite soeur. Au lieu de voir le visage de mon frère, de 3 ans mon aîné, donc un Grand, je le vois rougir d'abord, puis se renfrogner. Mais pourquoi a-t-il rougi?? Pourquoi s'est-il renfrogné?

Parce que s'entendre dire, pour lui et ses copains, les Grands, qu'on a apporté un poupon dans la famille, cela les rabaisse au niveau des "petits" qui sont maintenus dans l'ignorance "des choses de la vie": ils savent, eux, que pour les mamans, c'est comme pour les vaches, les chèvres, les brebis et les truies: elles ont été "saillies" par le papa de la famille et elles "font le petit". Tel était, de ce temps-là, le niveau de l'Education sexuelle dans les écoles du très catholique canton suisse du Valais.Le mot sexe lui-même était un tabou. En revanche, pour l'Eglise catholique, rabaisser la Femme au niveau de la bête domestique faisait partie de ses dogmes sacrés punissant toutes les descendantes d'Eve la pécheresse du jardin d'Eden, la salope coupable du péché originel !

Et lui, Nestor, le Grand, il le sait! Et mon cri est censé le rabaisser au niveau des gamins qui croient encore au Père Noël.
Aujourd'hui, ma petite soeur Micheline, née ce jour-là a donc 84 ans. Elle est hospitalisée à l'EMS d'Aproz. Cet après-midi, e lui apporterai un bouquet de roses blanches et je lui dirai en patois: "Bonna fîta !", Bonne fête, parce que le mot anniversaire n'existait pas en patois en 1936. Il y est entré plus tard, avec la télévision.
Bonna fîta, Micheline.

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