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Lundi 27 avril 2020

L’oncle Henri
Hier après-midi, la curiosité m’a pris de monter vers les mayens et les alpages pour voir où en était le printemps. En redescendant, j’ai traversé les mayens de Plan Choex. J’ai pu constater qu’ils se garnissent d’année en année de somptueux chalets pour riches touristes, alors qu’au temps de mon enfance et de ma jeunesse un seul chalet digne de ce nom, donc nanti de plusieurs fenêtres témoignant de la présence d’autant de chambres et autres pièces habitables, alors que tous les autres mayens n’offraient pour habitat que des granges à foin au-dessus de leur étable. Ledit unique vrai chalet était la propriété de l’abbé Joseph Fournier de Brignon, desservant attitré, pendant la bonne saison, du bijou d’architecture qu’est la chapelle sise à une cinquantaine de mètres de là. Or, c’est bien ce chalet-là, vieillot désormais au milieu de ses luxueux compères pour touristes aisés, qui rappela à mon souvenir l’oncle Henri. Et pour cause…

L’oncle Henri (1909), premier frère cadet de mon Innocente de mère (1907), je me le définis comme un pur anarchiste qui s’ignora tel toute sa vie durant. Afin de ne jamais rien devoir quoi que ce fût à quiconque, il s’était petit à petit retranché de sa famille, faisant bande et ménage à part. Noir de chevelure, de poils, de cils, de sourcils et de regard, gagnant pendant l’été sur les chantiers divers de quoi survivre pendant l’hiver, il menait une vie de moine laïque avec pour tout compagnon son inséparable harmonica dont il jouait en amateur fervent, logé pendant l’été dans les baraquements de ses chantiers et se réfugiant, l’hiver venu, dans la grange du mayen du Chappey de grand-père, dormant sur le tas du foin, cuisinant sur le poêle bas dans un angle de la pièce totalement dépourvue de fenêtres. Une fois par mois, il descendait à Basse-Nendaz pour toucher les 15 francs de son chômage compté à raison de 50 centimes par jour. En remontant, il faisait halte à l’épicerie de Saclentse pour acheter sa pitance de base, sel, sucre, café, polenta, tube de lait condensé, pain de seigle, fromage, macaronis, sardines, harengs séchés, œufs, pommes de terre et légumes en boîtes de conserves. A raison des 50 centimes par jour à sa disposition, les rations quotidiennes se trouvaient réduites à leur plus mince expression.

Or, il advint que l’hiver se révélant plus rigoureux qu’à l’ordinaire, la chaleur du foin dans lequel il s’enfonçait pour passer ses nuits se révéla, elle aussi, insuffisante pour lui éviter des désagréments de santé. Aussi l’idée saugrenue lui vint-elle de se procurer chez plus fortuné que lui une couverture en laine dans laquelle il pourrait s’emmitoufler non sans, pour autant, se priver de la chaleur du foin. Où, mais où donc pouvait-il espérer trouver la douillette couverture en laine, où ailleurs que dans le confortable chalet de l’abbé Joseph Fournier sis près de la chapelle des mayens de Plan Choex ? Sitôt pensé, sitôt réalisé. Et voici l’oncle Henri, cambrioleur nocturne, décrochant le volet extérieur de l’une des fenêtres du rez-de-chaussée du chalet de la tentation, puis brisant l’un des carreaux de la fenêtre vitrée afin d’avoir accès à l’espagnolette qui, habilement manœuvrée, libèrerait l’accès à l’intérieur de la bâtisse. Peu de minutes suffirent pour mener à bien l’entreprise. Et voici l’oncle Henri s’extrayant à travers la fenêtre, remettant le volet en bonne et due place, puis reprenant son chemin vers son mayen du Chappey.

Chemin faisant, il se livra au calcul du dol qu’il venait d’infliger à l’abbé Fournier, soit : 6 ou 8 francs pour la couverture usagée, 50 centimes pour le remplacement de la vitre brisée. Au total assurément moins de 10 francs. Qu’est-ce que 10 francs pour un homme qui gagnait assurément 12.000 francs par an comme professeur au Collège cantonal de Sion, à quoi s’ajoutaient les quêtes dominicales récoltées en la jolie chapelle des mayens de Plan Chôex pendant la bonne saison ? Il en déduisit que, en bon chrétien, le lésé n’allait sûrement pas déposer une plainte pénale pour pareille peccadille. Ce en quoi il se trompait grossièrement, car plainte pénale il y eut bel et bien. De mauvaises langues se chargèrent de le dénoncer comme quasiment unique suspect possible de ce méfait. S’ensuivirent 5 jours de prison préventive, puis une condamnation à 2 mois de prison avec sursis au vu de son casier judiciaire
vierge, le tout assorti d’un dédommagement exorbitant impliquant le travail et le déplacement du menuisier chargé de remplacer le carreau cassé. La facture à régler finit par représenter le gain entier
du futur premier mois de travail du délinquant lorsque le printemps serait revenu, soit 350 francs !

Mon oncle Henri, pur anar qui s’ignorait tel, mourut d’un infarctus sur un chantier en la ville de St.Maurice à l’âge de 46 ans. L’abbé Joseph Fournier, lui, passa une heureuse et longue vieillesse dans son somptueux chalet des mayens de Plan Choex. Ainsi va le monde.

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