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Mardi 7 avril 2020

UN SONGE

Il est 4h du matin. Je sors d’un songe. Je ne résiste pas au plaisir de vous le conter. La scène se déroule dans une improbable petite ville de la Suisse allemande. Feu mon frère Nestor très aimé était dans ce temps-là douanier à Liestal. Moi, je vivais au Tessin, prof de langues. Nous nous sommes un certain dimanche donné rendez –vous, histoire d’entretenir notre lien fraternel, dans cette improbablepetite ville de mon songe. Nous n’avons pas de véhicule à moteur ni lui ni moi. C’était en 1949. J’avais donc 20 ans. Nestor me suggère d’aller casser la croûte dans un tearoom proche de la gare. Probablement Olten.

Nous entrons. Nous trouvons une place. Et voilà qu’à une autre table proche un homme, au milieu d’une coterie, se met à chanter tout seul. Pour lui-même. Et que chante-t-il ? Un air de l’opérette Tsarevitch de Franz Lehar que je connais bien et pour cause. Et dans mon songe je me mets à le chanter avec lui en allemand, car cet air-là représente pour moi le souvenir subliminal de mon amour de mes 20 ans : Ursula Keller. C’est elle qui me l’a joué un dimanche dans la maison de ses parents dans le village de Birrwil au bord du lac de Beinwil quelque part en Argovie. Nous profitions de l’absence de ses parents partis en Hollande dont sa mère était originaire. Ursula, ma condisciple de l’Ecole de langues Tamé de Lucerne, était une pianiste pour moi redoutable car interprète de grands auteurs classiques. Et cela m’impressionnait. Ce dimanche-là, Ursula m’enseigna ledit air du Tsarevitch

de Franz Lehar. Après une heure ou deux d’étude assidue, je me trouvai apte à le chanter, accompagné au piano par Ursula, de deux ans mon aînée.

Et me voici, dans mon songe, volant au secours de ce chanteur solitaire que personne d’autre que moi n’écoutait dans le brouhaha de ce tearoom. Tout me revient en mémoire, Ursula au piano et moi chantant :

« Allein, wieder allein. Einsam wie immer. Vorüber rauscht die Jugendzeit in langer banger Einsamkeit.

Mein Herzi st schwer und trüb mein Sinn ich sitze im goldnen Käfig drin. Es steht ein Soldat am Volgastrand…“

Qui raconte la solitude du soldat sur les rives de la Volga… Je chante avec cet inconnu. Personne ne nous écoute hormis mon frère Nestor un peu épaté de m’entendre chanter ainsi en allemand… Et soudain, à la fin de notre concert improvisé, je me réveille… Il est 4 heures du matin. Je me lève. Et me voici à mon ordinateur à vous raconter ce songe qui me replonge dans ce lumineux souvenir de mes 20 ans.

Pourquoi Ursula et moi n’avons-nous pas uni notre vie ? Je l’ai un peu raconté dans mon roman autobiographique « Mes Damnaïdes ». Cinquante ans plus tard, nous nous sommes retrouvés, elle veuve d’un artiste peintre, moi divorcé. Deux ou trois fois par mois, le weekend, je lui rendais visite dans un village lucernois. Elle jouait encore et toujours du piano. Et un dimanche, nous avons retrouvé l’ambiance d’autrefois, elle au piano et moi chantant la nostalgie du soldat de Tsarevitch: « Allein, wieder allein, einsam wie immer… »

« Seul, encore et toujours seul, solitaire comme toujours… »

Et puis soudain, voici que s’écoule une semaine sans appel téléphonique d’Ursula. Puis une seconde, puis une troisième semaine… J’appelle la famille voisine de son chalet. Et j’apprends que Ursula est décédée.

Et me voici « allein, wieder allein, einsam wie immer…“ . Pourquoi, mais pourquoi diable Ursula et moi n’avons-nous pas uni nos vies en 1949 ? Mystère. Le destin. Je suis sûr que c’est elle qui m’a visité cette nuit avec ce souvenir de l’air du Tsarevitch de Franz Lehar.

Cruelle et merveilleuse vieillesse emplie d’autant de cruels et merveilleux souvenirs ! Merci, Ursula, pour ta visite onirique nocturne. Au fait, en ce temps-là, Ursula, t’ai-je seulement dit un seul « Ich liebe Dich ? » Je ne m’en souviens pas… Je te le dis ce matin à 5h3o du matin, 50 ans plus tard : « Ich liebe Dich, Ursula ! »

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