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Vendredi 17 avril 2020

Le bonheur

« Le bonheur » est le titre trompeur d’un film d’Agnès Varda. Litote ou antiphrase ?

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Synopsis du film d’Agnès Varda. Un homme, alerte et agréable jeune trentenaire se présente au guichet d’un office postal et tombe raide amoureux de son interlocutrice. Effet foudroyant en retour garanti. S’ensuit une aventure extraconjugale pour la postière. Elle introduit son amant dans son ménage. Le mari s’en accommode d’autant mieux qu’il adopte l’intrus au titre d’ami attitré du ménage. S’écoule un peu de temps. Y  naît un bébé bienvenu, adulé par le trio.

 

Vient, un  beau jour d’été,  la scène emblématique à la fois du titre du film « Le bonheur » et du génie cinématographique de son auteure qui nous emmène dans une clairière des parages immédiats de l’Etang du Gruyer au cœur de la Forêt de Rambouillet. Le trio amoureux y organise un paisible pique-nique en famille autour du berceau. Le repas terminé, bébé ayant eu son content de lait maternel, tout ce gentil petit monde s’adonne à sa sieste dominicale. Seul le bourdonnement des abeilles voletant dans le rayon de soleil perçant la haute frondaison des pins et des platanes. se mêlant aux vagissements apaisés de l’enfant troublent l’intense et douillet silence. La paix. Le bonheur. Les vagissements du bébé s’éteignent petit à petit. Yeux clos ou mi-clos, sa maman et ses deux papas putatifs s’abandonnent au dolce farniente, savourent la douceur du temps et du moment, échangent quelques propos banals, puis se laissent aller à une douce somnolence. Le bonheur. Vient l’instant crucial du film où s’ouvrent les yeux déjà mi-clos de  la femme. D’un bref regard, elle s’assure du sommeil de son enfant, de l’époux et de l’ami de la famille. Puis, prenant mille et une précautions pour ne déranger personne, pieds nus, elle s’éloigne du nid ainsi constitué et disparaît dans les fourrés dans la direction de l’étang. La caméra filme sa silhouette pénétrant dans l’eau brune sertie de ses premiers herbages. La silhouette s’avance encore, l’eau atteignant les genoux, puis la taille… Coupé. Scène suivante.

 

Les occupants du nid ne se sont aperçus de rien.  Les abeilles poursuivent leurs rondes dans le rayon du soleil illuminant la clairière. S’écoule encore un peu de temps. Les vagissements du bébé reprennent leur douce cadence puis se muent en pleurs contenus, éveillant l’attention du somnolent papa, lequel jette un regard vers la chaise longue déserte où est censée se trouver la maman. Il constate qu’elle a  déserté du nid. A son tour, l’ami de la famille revient à la réalité du moment : bébé pleure, réclamant la présence de sa mère. D’un même élan, les deux hommes s’engagent sur l’étroit sentier menant à la rive de l’étang, le mari devant, l’ami de la famille lui emboîtant le pas. Arrivés à bon port, les voici côte à côte découvrant à la distance d’un jet de pierre la silhouette toute habillée de l’absente flottant au ras de l’eau. D’un même cri, son prénom est lancé dans sa direction. Sans réponse, sans susciter le moindre mouvement. D’un même geste, les deux hommes se projettent dans l’eau, la brassent, la malmènent. Et les voici s’emparant de l’épave flottante et la ramenant, à deux, vers la rive. Ils l’étendent à même le sol, s’adonnent tour à tour à tour à force démonstrations de leur savoir faire commun s’agissant de la vie et du bonheur de la noyée… Au loin, le vagissement du bébé s’est fait cri déchirant qui retentit sous la frondaison des pins et des platanes. Couché dans les herbages sauvages de la forêt, le visage de la noyée, bouche entrouverte, lèvres éteintes, yeux clos, raconte la paix, la douceur du temps, le soulagement de s’être absentée sans importuner personne, le plaisir d’avoir été, l’extase de ne plus être. Le bonheur.

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En ce qui concerne mon propre vécu, j’opte pour l’antiphrase. Le malheur étant son antonyme, je sais de par mon droit à son inventaire, où et quel jour le malheur est entré dans ma vie. Ce disant, j’ai nommé le jour de mon mariage. Jour auquel précisément la tradition attribue l’aboutissement subliminal de la quête de son antonyme, le bonheur.

Mon inventaire est catégorique sur le sujet : ce jour-là, le malheur s’est abattu sur ma personne, en ma vingt-huitième année, coiffé du casque de la Responsabilité du pater familias qui instantanément, et pour d’interminables années, m’écrasa le crâne et en corrompit le contenu par la nécessité de gagner l’argent indispensable à l’épanouissement d’une épouse et des enfants que nous nous donnerions.

L’Enfer, c’est les autres. L’Enfer, c’est cette fausse obligation de se sentir partie prenante, responsable et donc coupable de tous les aléas et malheurs qui découleront pour l’épouse et les enfants nés de ce maudit « sacrement » religieux ou laïque appelé le mariage. J’en ai bavé et rebavé depuis ce jour maudit de ma vingt-huitième année ! Et ce serait ça, le jour de cet engagement-là, que la tradition nomme le bonheur ? Mon œil !

Nonagénaire, hier après-midi, sur la terrasse de mon jardin, ensoleillée et bordée d’arbustes en fleurs, couché sur ma chaise longue à l’ombre de deux parasols, j’ai soudain interrompu la lecture de mes deux journaux, le Canard enchaîné et Marianne, pour laisser mon regard sonder la mémoire de la vieille maison musée bâtie par mon arrière grand-père maternel il y a cent cinquante ans. En un instant, familières, les voix de ses habitants successifs, grand-mère, grand-père, mère, oncles, tantes qui l’ont habitée ont perforé et traversé mon casque de Responsabilité coiffé le jour de mon mariage et l’ont éjecté loin de mon cerveau soudain éclairé, lucide.

Et alors, j’ai revu et entendu mon grand-père Barthélemy, manchot pour cause d’accident de chantier, trayant ses vaches de sa seule main gauche tout en chantant les soixante-deux couplets de la chanson du Juif errant : « Isaac Laquedem, ce nom me fut donné. Né dans Jérusalem, ville bien renommée »…

Et j’ai revu et entendu mon frère aîné Nestor trayant les vaches de son petit troupeau en chantant l’une ou l’autre des cent cinquante chansons de son répertoire de bon vivant, célibataire non point par résignation mais par conviction : « Compagnons de la Table ronde, dites-moi si ce vin est bon…J’en boirai cinq ou six bouteilles, pour ne plus penser à l’amour… »

Au fond du jardin, des racines de l’ancien prunier a jailli un rejeton très élancé qui s’élève à hauteur du toit. Les premiers bourgeons de sa floraison commencent à s’épanouir, blancs contre le ciel si intensément bleu. Un bourdon tournoie autour des premières fleurs de mes deux lilas et chantonne :
Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme !
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.
La cloche, dans le ciel qu’on voit,
Doucement tinte.
Un oiseau sur l’arbre qu’on voit
Chante sa plainte.
Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville.
– Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?
Ce que j’ai fait de ma jeunesse, ami Paul Verlaine ? La réponse surgit, foudroyante : ma jeunesse, je l’ai massacrée en me mariant ! Et j’ai même récidivé après divorce. A cause de mon casque de Responsabilité envers ma progéniture.
Et voilà que me revint alors en mémoire une rencontre fortuite avec mon copain Alphonse Vuignier plus connu sous appellation fort opportune de « Fonfon la bricole ». Nous étions contemporains : deux de 1929. Cet après-midi là, je montais la piétonne Rue du Rhône à Sion. Cent mètres plus haut descendait dans ma direction mon copain Alphonse. Je l’observe. Il est de haute et belle stature. Il marche avec aisance, décontracté en sifflotant. Son visage est rayonnant. Un adjectif le résume : il est beau. Fonfon est un bel homme épanoui. Parvenu à ma hauteur, réjoui de cette lumineuse rencontre, je m’exclame à son intention :
- Regarde-nous, Alphonse ! Nous sommes dans notre 75ème année. Nous sommes encore bien conservés et fringants tous les deux. Nous avons encore fière allure. Nous avons de la chance. Non ?
- Non, me rétorque l’ami Fonfon la bricole. Ce n’est pas de la chance. C’est par ce que nous l’avons mérité !
Hier après-midi donc, couché sur ma chaise longue dans le jardin de feus mon arrière grand-père et mon grand-père Barthélemy, à l’ombre de mes deux parasols, entouré de lilas et autres arbustes en fleurs au cœur desquels un insecte ailé, content, bourdonne le poème de Paul Verlaine, j’ai connu un bref instant de vrai bonheur venu du fait que enfin, enfin, enfin, grâce au souvenir de mon copain Fonfon la bricole, j’ai pris conscience que ce bonheur-là n’est pas le fait de la chance mais bien parce que je l’ai mérité !
Gagné et donc mé-ri-t.é, après avoir traversé l’Enfer que sont les autres ! Ces « autres » qui ont bouffé et brouté ma vie, tout en la considérant comme une pâture à eux naturellement due. En conclusion, le bonheur, qu’est-ce que le bonheur ? Un mot si fugace qu’il s’évapore sitôt écoulé le temps de le prononcer ? Bffffff…..

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