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Dimanche 26 avril 2020

L’histoire d’un amour d’enfance et d une chanson
Comme chaque matin depuis presque toujours, une chanson me trotte dans la tête au moment même de mon réveil. Ce matin, dimanche 26 avril 2020, ce fut autour de « Sous les roses », une vieillerie pour le monde d’aujourd’hui, un cantique pour moi qui me mis à le fredonner, ses mots me revenant un à un au fur et à mesure que se développait la mélodie. C’est ma chanson d’Olivette. Mélodramatique pour toi, nostalgique pour moi. Incroyable mais vrai, tu la trouves sur internet sous son vrai titre :

SOUS LES ROSES

Dans un sentier tout rempli de fraîcheur
J'aurais voulu la regarder sans trêve
Quand je la vis seule au milieu des fleurs
Elle m'apparut comme dans un doux rêve
Des guirlandes tressant ses blonds cheveux
Et dans ses mains quelques fleurs demi closes
C'était un ange descendu des cieux
Sous les roses.
Un jour enfin elle vint près de moi
En me disant de sa voix si charmante
Je veux t'aimer et n'aimerai que toi
Et je sentis ses lèvres frémissantes
Baiser mon front; alors depuis ce jour
La gaîté vint sur ses lèvres moroses
Et nous allions abriter nos amours
Sous les roses…

1940
J’ai onze ans. Je suis petit berger, bouèbo du modzoni Célestin d’Eugène, 24 ans, à l’alpage de Combatseline dans la vallée de Nendaz. Célestin, mon maître « modzoni » en charge de 180 génisses, m’entraîne dans une incroyable aventure. De nuit, il quitte son trouveau pour rendre visite à sa fiancée, Gladys, en bas dans la vallée, au village de Basse-Nendaz. Un beau jour, craignant que je le dénonce au comité d’alpage pour ses absences nocturnes, il me susurre que Gladys a une sœur cadette âgée de onze ans comme moi, qu’elle est jolie et fort avenante et qu’elle serait ravie de me connaître. Et me voici embarqué dans l’incroyable aventure nocturne de deux braconniers d’amour marchant des heures durant pour passer quelques plus courtes heures en la compagnie de Gladys, future épouse de Célestin, et d’Olivette. Ainsi surgit l’histoire d’un amour d’enfance brutalement interrompu le jour de la désalpe lorsque ma mère, pas si Innocente que son prénom le laisserait entendre, m’interdit de participer à la fête des bergers et plus encore d’accompagner mon maître modzoni Célestin au rendez-vous que nous avions programmé avec Gladys sa future épouse et Olivette, ma promise d’office. La raison ? Ma mère m’a vendu au Père salésien recruteur de vocations sacerdotales précoces et je dois le suivre, dans trois jours, à son juvénat-internat à Fribourg. Docile, j’obtempère. Pour mon malheur. Mais ça, c’est une autre histoire. Adieu, Olivette, me voici séminariste malgré moi.

1944
C’est l’été. Je suis en vacances chez mes parents à Beuson. Je viens de leur remettre mes bulletins scolaires du Collège St. Michel de Fribourg. J’y apparais tour à tour premier et deuxième de ma classe latin-grec. Pour me féliciter, ma mère m’invite à la représentation d’une pièce de théâtre jouée en plein air dans les prairies de Tsardonnay près de Basse-Nendaz. Nous voici, ma mère et moi, assis dans les travées face à la scène. Et que vois-je soudain deux rangs devant moi ? La longue tresse de cheveux couleur châtain clair d’Olivette lui tombant le long de son dos ! Je m’arrange pour m’absenter en passant à portée de son regard. Message capté. Et nous voici, Olivette et moi, dans nos 14 ans, promenant notre nostalgie à travers les prairies fleuries, nous éloignant du spectacle populaire que nous venons de quitter, main dans la main. Lorsque soudain surgit… Qui donc ? Mon Innocente de mère qui me kidnappe en me morigénant que ce que je fais là n’est pas convenable pour le séminariste que je suis. Et voici Olivette abandonnée sur place et me regardant m’éloigner avec ma mère vers un autre destin, hélas !

1949
Depuis quelques jours je suis établi à Bellinzona en Suisse italienne où je gagne (mal) ma vie comme prof de langues à la succursale de l’une des succursales des Ecoles Tamé.
Le 5 septembre, jour anniversaire de mes 20 ans, je suis pris d’une soudaine nostalgie soudée à une envie de mourir en beauté et de ma propre volonté ce jour-là précisément. Façon romantique pour moi de laisser, pensai-je, de laisser un souvenir inoubliable du jeune homme suicidé le jour de son vingtiéme anniversaire. Un évènement extérieur survient à point nommé pour me dissuader de mettre mon plan à exécution. Exécution est le mot qui sied à la circonstance. Je rentre donc dans ma chambre chez dame Rezzonico qui me la loue. Et j’y trouve une lettre de mon frère qui m’annonce que celle qui fut ma « bonne amie » Olivette vient de décéder… dans sa vingtième année, évènement dramatique qui émeut toute la population de la vallée. Et moi donc ! Et moi donc !

2010
Le dix-septième déménagement de ma vie de Suisse errant me ramène dans mon village natal de Beuson. J’y peins des tableaux des vieilleries de la vallée que je vends au tarif du peintre en bâtiment comptant son prix au tarif horaire syndical, plus le matériel employé, plus le déplacement éventuel, c’est-à-dire au total pour des prix allant de 200 à 800 francs pièce. Bref, au vu de l’immensité de mon talent inné, c’est du Rembrandt bradé. A part cela, j’écris des pièces de théâtre en franco-provençal, mon patois natal, dont les premiers interprètes sont les membres d’une société folklorique dont la Présidente est une certaine Lucette qui, d’office, s’inscrit au nombre de mes meilleurs amis. A part ça, les Editions Libertaires de France publient mon pamphlet « Gare au gorille ! » dans lequel, outre le fait de dénoncer mes mésaventures adolescentes chez les Pères pédophiles salésiens, je raconte l’histoire de mon amour d’enfant avec Olivette.

Et voici qu’un soir de représentation de l’une de mes pièces patoisantes par les acteurs de La Chanson de la Montagne, Madame sa présidente, ladite Lucette m’interpelle, m’invite à la suivre jusqu’à sa voiture stationnée près de là, en extrait un petit paquet plat, me le tend et m’enjoint de ne l’ouvrir qu’après la représentation lorsque je serai rentré chez moi. La représentation terminée, me voici rentré dans mon chalet à Beuson et déballant le petit colis plat…et découvrant une photographie en couleurs dans un beau cadre ovale doré : Olivette ! Explication ? Dame Lucette a lu mon livre « Gare au gorille ! » et a été très émue par mon histoire d’amour d’enfance avec cette mystérieuse Olivette qui n’est autre que… la sœur cadette de Gladys sa propre mère. Autrement dit, Olivette, décédée hélas en sa vingtième année, est la tante de dame Lucette qui vient de me faire cadeau de son tout souriant portrait probablement exécuté en sa seizième année.

Et voici que surgit soudain dans ma mémoire le troisième couplet de la chanson que je fredonnais ce matin à mon réveil :

... Mais le ciel fut jaloux de mon bonheur
Et m'enleva ma douce bien-aimée
Me laissant seul, seul avec ma douleur
Ne laissant rien de ma chère adorée.
Elle est partie, sous l'aile de la mort
Parmi les anges au ciel elle repose
Pourquoi vivrai-je hélas puisqu'elle dort
Sous les roses. Sous les roses…

Depuis lors, le portrait d’Olivette, visage souriant, corsage beige fleuri d’edelweiss, rhododendrons et gentianes, a trouvé enfin la place qui lui revient de droit de tout premier amour datant du temps de l’enfance, éclairée par ma lampe de chevet donc près de mon lit. Nous nous parlons. Nous nous comprenons. Nous nous aimons. Nous sommes l’un et l’autre dans notre onzième année. Purs. Indemnes. Intacts des aléas de la vie. L’autre vie, celle qui aurait pu et dû devenir la nôtre, nous appartient désormais.

Beuson, le 26 avril 20

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