Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Lundi 4 mai 2020

Miroirs aux amourettes

Avant mon grand amour d’enfance avec Olivette, que je t’ai déjà racontée, j’ai vécu une inénarrable amourette légère comme rayon de soleil traversant les espaces brumeux du matin. C’était en 1937. J‘étais donc dans ma huitième année. De ce temps-là, l’école primaire se déroulait du 1er novembre au 30 avril. Dès les premiers jours de mai, j’officiais comme aide berger au mayen du Chappey de mon grand-père Barthélemy accidentellement frappé de son handicap de manchot. Nous avions la garde de 3 vaches d’Hérens, deux génisses, un génisson, un veau et deux chèvres, leur taillant jour après jour et avant même le lever du soleil leur frugal repas matinal dans les généreux herbages du mayen situé sur la rive gauche de la vallée. En face, sur la rive droite de la Printse, se trouvaient les mayens des Follards et de la Verne au-dessus desquels s’écoulait, comme aujourd’hui encore, le bisse de Vex. Le dimanche matin, ma tante Honorine, âgée de vingt ans, montait de Beuson pour nous apporter le repas de fête composé de viandes baignant dans une suave sauce aux feuilles de lauriers qui nous changeait de notre quotidienne polenta cuite dans le petit lait. Traditionnellement, vers la dixième heure, grand-papa Barthélemy rentrait son troupeau dans l’étable afin de nous permettre, à tante Honorine et à moi, de monter assister à la messe dominicale de la toute récente et toute fringante chapelle de Planchouet lovée dans sa « sérande » de hauts et vieux mélèzes. Quant à lui-même, grand-papa Barthélemy, fieffé radical anticlérical, en profitait pour se rattraper des heures de sommeil consacrées à traire ses trois vaches de sa seule main gauche valide.
Nous voici donc, tante Honorine et moi, au milieu de la foule endimanchée groupée à l’intérieur et autour de la chapelle, sous les mélèzes. Mais ce dimanche-là il était écrit dans les astres que devrait se produire un évènement marquant de ma vie : mon premier émoi amoureux. Encore que, de ce temps-là et à ce stade-là de mon évolution personnelle, le mot amoureux ne faisait pas partie de mon vocabulaire. Lorsque, l’office terminé, les fidèles qui avaient eu le privilège de trouver place à l’intérieur de l’accueillante chapelle en émergèrent au sommet du haut parvis d’entrée, mon regard isola d’emblée une fillette d’insolite aspect tenue par la main par sa mère vêtue du costume traditionnel de la vallée. A quoi tenait donc cette apparence insolite de cette fille ? A son air général de fille de la ville se distinguant par sa chevelure noire se répandant en vagues frisottantes sur sa nuque et ses épaules, alors que les autres fillettes de la vallée arboraient des tresses brunes ou blondes. D’autre part, sa jupe, de couleur beige, se parait de fleurs bleues et blanches des montagnes et ne couvrait que ses genoux et l’ébauche des mollets, alors que la coutume du lieu voulait que seules fussent visibles les chevilles. Et encore… Pudeur, pudeur, que de crimes n’aura-t-on pas commis en ton nom. La désignant d’un geste de ma tête, je m’enquis de son identité auprès de tante Honorine qui me répondit discrètement qu’elle connaissait ses parents et, pour mettre un terme à mon indiscrétion ajouta qu’elle m’en dirait davantage dès que nous serions de retour à notre mayen. Et pour cause. En effet, tout en réchauffant notre repas sur le poêle bas installé devant la grange, elle me désigna du doigt, sur l’autre versant de la vallée, l’unique chalet sis au-dessus du bisse de Vex et qui se distinguait par ses deux fenêtres signifiant donc le privilège d’être doté de deux chambres, alors que les granges de tous les autres mayens, comme le nôtre d’ailleurs, ne se composaient que de la partie réservée au stockage du foin et de l’étable. Et j’eus droit à l’explication attendue :
- C’est le mayen de Xavier Carthoblaz de Salins. Je pense que la gamine que tu as vue et que tu m’as montrée est sa fille.
On en resta là. Pour ce dimanche. Tante Honorine regagna le village afin de s’occuper de son ménage composé d’elle-même et de ses deux frères, l’oncle Denis et l’oncle André. Mais moi, le lundi matin, tout en veillant sur notre petit troupeau avec grand-papa Barthélemy, je guettai l’arrivée du premier rayon du soleil sur notre versant de la rive gauche de la vallée, tandis que l’autre versant, celui où se trouvait le chalet de la jolie jeune paroissienne à l’allure citadine, se trouvait encore plongé dans la pénombre matinale. Armé du miroir dont se servait grand-papa Barthélemy pour se raser de sa seule main valide, la gauche, je m’adonnai, à vrai dire sans grand espoir, à capter dans mon miroir les premiers rayons du soleil et à en braquer le reflet sur les deux fenêtres du chalet à moi désigné comme le probable habitat de ma si jolie citadine à la noire chevelure ondoyante et à la jupe beige fleurie. Mon jeu se prolongea avec insistance jusqu’au moment où, enfin, le soleil ayant viré par-dessus la forêt
des Follards, daigna éclairer directement le chalet aux deux fenêtres demeurées insensibles à ma sollicitation. Le lendemain, mardi, je récidivai dès l’apparition du premier rayon du soleil.
Et le miracle se produisit ! A mon rayon de lumière projeté sur l’une des deux fenêtres du chalet sur l’autre versant de la vallée répondit une pâle lueur me signifiant que mon message avait été capté. Ce fut un grand moment de ma vie. Mais nous n’en restâmes pas là de notre déclaration d’amour. Dans l’après-midi du même jour, le soleil ayant viré par-dessus les cimes du Montfort de Cleuson, ce fut au tour de notre versant de la rive gauche de la vallée de se trouver dans la pénombre du crépuscule, tandis que le versant de la rive droite continuait de bénéficier des rayons du soleil. Et voilà que soudain, de l’une des deux fenêtres du chalet de Xavier Carthoblaz sis au-dessus du bisse de Vex, jaillit à mon intention l’éclat du reflet du soleil auquel, à mon tour, je répondis par un « accusé de réception » ad hoc. La fille du chalet du versant d’en face et moi, nous nous étions compris. Ce fut la consécration vespérale de l’avènement d’un vrai grand jour de ma vie. Notre jeu se répéta chaque jour, matin et soir, toute la semaine durant. Si cela n’est pas une déclaration d’amour, qu’est-ce qui en est une ?
J’en déduisis que la fille au miroir m’avait, elle aussi, remarqué le dimanche précédent au sortir de la messe de la chapelle des mayens de Planchouet.

Ce fut donc tout frémissant d’espoir et de crainte que, le dimanche suivant, en la compagnie de tante Honorine, j’épiai l’apparition de mon rayon de soleil sur le parvis de la chapelle. Et le miracle se produisit : le regard que nous échangeâmes, elle et moi, s’inquiétait : « C’est bien toi ? » - « Oui, répondit mon visage illuminé d’espoir. » Alors je vis la fille partir d’un éclat de rire qu’elle étouffa prestement de ses deux mains. Nous nous étions donc bel et bien compris. Ainsi débuta une nouvelle semaine de bonheur parfait, moi devenant pour elle son rayon de soleil matinal, elle me rendant la pareille à l’heure du soleil couchant. Le bonheur. Une brève et discrète enquête menée auprès d’autres petits bergers des mayens avoisinants m’apprit que la fille du chalet de Xavier Carthoblaz se prénommait Janine. Les inalpes simultanées des alpages de la Meyna pour le troupeau de mon grand-père et de Cleuson pour celui de la famille Carthoblaz mit fin à notre idylle printanière. L’année suivante, 1938, je fus engagé pour toute la bonne saison à compter du premier jour de mai et jusqu’au premier jour de novembre comme berger chez le riche propriétaire Sébastien Favre au village des Agettes. Les deux années suivantes, j’eus l’honneur, au vu de mon expérience du métier, de me trouver choisi comme aide berger des troupeaux des génisses, alias comme boubo dü modzoni, nourri de pain de seigle, de fromage et de lait, logé à la belle étoile et gratifié en guise de salaire d’une demi-meule de fromage, successivement dans les alpages de Novelly puis de Combatseline. Ainsi en avait décidé mon destin d’enfant de la classe ouvrière. Ainsi disparut de mon horizon la fille au miroir des mayens, l’amour de mes huit ans.

Mais qu’est-ce qui me prend de te raconter tout ça à 90 ans passés ? Ne serais-je pas en train de retomber en enfance ? ça se soigne, Docteur ?

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :