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Moi Narcisse, narcissique ?

 

Ô Innocente la bien prénommée, ma mère, quel ange farceur t’a soufflé à l’oreille l’idée de donner à ton second fils le prénom de Narcisse ? Note que je te comprends : à cette époque-là et dans ces lieux-là, les prénoms des nouveau-nés de sexe masculin se répartissaient entre les noms des douze apôtres (qu’il est vain d’énumérer ici), des rois de France, les Louis, les Henri, les Charles, les François et autres roitelets, des saints les plus connus dans la vallée, les Sébastien et les Michel à qui des chapelles étaient dédiées. Alors, ton ange farceur t’a soufflé à l’oreille que Narcisse, ça sonne bien plus bucolique et évocateur puisque lié au nom d’une fleur. Et quelle fleur ! L’une de celles dont on tire de fameux parfums.

 

Quant au Narcisse nombriliste de la mythologie grecque, à tel point admiratif et amoureux de sa propre image reflétée par l’eau d’une fontaine dans laquelle il se précipita et se noya, nul ne  t’en avait jamais parlé. Et surtout pas ta « régente » de l’école primaire des filles, trop occupée à enseigner à ses jeunes écolières le catéchisme, la bible, l’histoire suisse,  le livret jusqu’à 12x12 = 144. Et tu aurais pu compter encore moins, à 16 ans,  sur les « bonnes »(?) sœurs de l’école ménagère bien trop occupées à faire de toi une bonne mère catholique sachant coudre, cuisiner et imposer à sa future  famille entière la prière avant et après les repas, le matin au réveil et le soir en se couchant.

 

Jusqu’ici, ça va.

 

 Et me voici, moi, ton second fils affublé du joli prénom de Narcisse. Dans mon village, ça va.

Dans ma vallée, ça va. Dans le canton du Valais, jusqu’ici, ça va. Mais lors que, à l’âge de 35 ans,  je me trouvai à Paris pour défendre la cause de ma pièce de théâtre intitulée « Clock city » créée au Théâtre du Tertre Montmartre, mon prénom me devint une gêne : les acteurs parisiens ne comprenaient pas que l’on pût charrier pareil prénom aussi archaïque sonnant bon la province profonde ou,  pis encore, les colonies françaises africaines ! Et les quolibets de jaillir : Narcisse ? Et pourquoi pas le « Fêt-Nat » des calendriers des pères missionnaires figurant le 14 juillet en abréviation de Fête nationale ? On lui accorda néanmoins quelque indulgence par référence au personnage Britannicus de la pièce racinienne éponyme. 

 

Résultat ? Pendant tout le reste des 5 années que dura mon épopée parisienne je me fis appeler par mon second prénom, René. Et me voici rené de mes cendres montagnardes.

 

Jusqu’ici, ça va.

 

De retour à Genève en 1970, j’ose reprendre mon appellation d’origine de Narcisse-René, le second prénom étant censé atténuer l’effet suspect du narcissisme lié au premier.

 

Jusqu’ici, ça va.

 

Et voici que soudain les journalistes des médias ambiants semblent découvrir soudain l’adjectif « narcissique ». Il avait disparu du vocabulaire médiatique pendant des décennies. Et ils l’appliquent, à tours de langues et de commentaires, aux voleurs, aux meurtriers, aux assassins, aux parricides, aux fratricides, aux politiciens ambitieux, aux violeurs de tout acabit, aux exhibitionnistes, aux pédophiles (mot étymologiquement dévoyé, soit dit en passant), aux braqueurs de banques, aux abuseurs de confiance, aux escrocs, bref à tout le conglomérat des candidats à la comparution en Cour de Justice ou en Cour d’Assises. Tous narcissiques ? D’accord !

 

Jusqu’ici, ça va !

 

Mais où je ne marche plus dans cette routine langagière, c’est lorsque je lis dans le journal des programmes de télévision de « TV8 » du mercredi 3 juin 2020 en présentation du programme du jour de la RTS 1 sous le titre « Dans la tête de… » Magazine, ces mots : « Qu’est-ce qui pousse notre cerveau à penser souvent à l’envers du bon sens ? Pourquoi certains se permettent-ils de se comporter

en véritables cons, narcissiques et malfaisants

 pour leur entourage ? »

 

Là, ça ne passe plus ! Je veux bien que mon prénom soit associé à toutes les crapuleries du monde. Mais pas aux cons ! ça, jamais ! Et je suis sûr que feue ma mère Innocente la bien prénommée est d’accord avec moi. Car là,  il y a un abus.

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