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Dimanche soir 12 uillet 2020
Tu veux que je te raconte une histoire?
Pas n'importe laquelle. Elle s'est passée dans la vallée de Nendaz alors que le Valais était encore le Département français du Simplon et que sa population servait à Napoléon Bonaparte de réservoir desoldats pour ses campagnes d'Italie, de Russie et d'autres. Et ça, les Nendards, en avaient marre! Aussi, dès que la rumeur courait que les recruteurs du bandit Corse se manifestaient pour engager de force de la CHAIR A CANONS, les gars se mariaient en catastrophe pour leur échapper, parce que l'on ne réquisitionnait que des célibataires.
 
Ce qu'ayant appris, les recruteurs se mirent à tomber sur les bergers des alpages, parce que là-haut la rumeur de leur survenue n'avait pas encore pu parvenir. C'est ça, l'histoire que je veux vous raconter et qui a déjà servi pour ma pièce de théâtre jouée en patois d'abord, puis en français à Nendaz et intitulée "LES VEUVES BLANCHES, c'est-à-dire celle des sept fiancées des sept bergers des sept alpages kidnappés par les sbires recruteurs du bandit Corse nommé Napoléon Bonaparte. Voici la chanson qui célèbre ce drame et qui figure dans la cassette de mes chansons en patois.
 
BEREZINA
 
Nous étions sept bergers des hauts alpages,
sept bons bergers solides et sérieux,
n’avions que faire des guerres ni des chicanes,
bien assez à faire entre troupeau et fromagerie.
Et le soir à la veillée, autour du feu,
nous écoutions les contes des anciens.
Moi, mes pensées étaient pour Madeleine
qui m’attendait pour nous marier dès la désalpe.
 
Mais soudain, un matin, qui donc vient nous réveiller
à coups de fusils qui dans les cimes résonnent ?
Qui gueule ainsi mon nom comme un gendarme ?
Pas un gars de chez nous, mais c’est qui ce crétin ?
Lorsque je suis sorti devant notre cabane
il y avait dix soldats devant moi alignés.
L’un d’eux s’est avancé et a bramé mon nom
et le nom d’un napoléon, et me voici réquisitionné !
Moi, ce mot napoléon , jamais entendu causer !
S’agirait-il du taureau du troupeau Cleuson ?
Ou bien du bouc de l’alpage de la Combyre ?
 
Mais quand j’ai vu la tête des gars des autres alpages
qui s’étaient déjà fait enlever,
j’ai compris qu’on se trouvait tous dans un grand malheur.
Il y avait le pastoureau de la Meyna qui attelle les mulets,
le premier vacher de l’alpage de Tortin, le fromager de celui de Novelly,
le bon à tout faire de la Combyre, le modzoni de Thyon
et même le petit porcher de Siviez qui savait jouer du tambour.
On nous a fait goûter la pointe des baïonnettes
dans le milieu dos, histoire d’apprécier..
Puis ils nous ont fait marcher en bas le long de la Crête
comme des condamnés qu’on mène à l’abattoir,
sans un regard derrière nous et sans dire un mot,
Notre petit porcher se retenait de pleurer.
Pourtant ils l’ont contraint à jouer de son tambour
tandis que sur nos échines pleuvaient les mauvais coups.
 
Arrivés à la pointe de la Crête de l’alpage de Combatzeline,
ils se sont arrêtés un moment pour casser la croûte.
Moi, armé d’un caillou et d’une pointe en fer,
j’ai gravé nos sept noms tout autour d’un rocher
et j’ai gravé une croix auprès de chaque nom,
signifiant par-là notre mort programmée.
On les a suppliés de contourner nos villages
pour ne pas voir pleurer nos mères et nos sœurs.
Arrivés à Aproz, en bas sur la plaine du Rhône,
ils nous ont fait grimper sur le dos des chevaux.
Et d’un coup de botte au cul,
nous voilà partis pour l’autre bout du monde,
ils étaient donc si pressés d’arriver à la Bérézina ?
Sept compagnons des sept alpages
qui n’ont jamais eu ni querelles ni chicanes
traversent la France, l’Allemagne et la Pologne
pour aller se faire tuer pour ce Corse charognard.
.
Combien de jours, de nuits et de semaines
nous ont-ils fait cavaler à travers prés, champs et bois ?
A la fin de l’automne, nous voici sur la vaste plaine
entourés des premières meutes de loups.
Chez nous là-haut, les gens de Clèbes hivernent déjà,
ceux d’en bas dans la plaine pâturent encore dans les prés,
tandis que nous par ici, nous avons reçu nos fusils,
ah ! quel grand plaisir de tirer sur les Kosaks !
A moi, les Kosaks ne m’ont jamais fait dol
et je n’ai pas souvenance de leur en avoir causé un seul.
Pourtant nous faisons feu les uns contre les autres
et pas à coups de roses mais avec de vraies balles.
Dites à Madeleine que je ne peux pas écrire,
que j’ai les doigts gelés, qu’elle ne m’attende plus
qu’elle ne reste pas promise à un condamné à mort,
et qu’elle se marie donc avec un autre garçon.
 
Hier j’ai revu le jeune petit porcher qui m’a donné des nouvelles :
nos cinq autres bergers sont morts, ne reste que nous deux.
Il se retenait de pleurer en entendant siffler les balles
et tristement ma dit : « Ce sera bientôt notre tour.
Ce gonflé de Bonaparte pour être maître du monde
et se monter le col nous fera tous tuer,
mais moi, avant de mourir, si je l’aperçois par ici,
je lui tire sans rechigner une balle entre les deux yeux »
Cette pauvre chanson n’a jamais été achevée.
On dit qu’on la trouvée sur un soldat gelé.
Le denier couplet était tout pour Madeleine,
mais du petit porcher nul n’a connu la fin.
Ses parents ont reçu les débris de son tambour
rouillé comme ferraille avec une jolie médaille.
Merci, Napoléon, vous êtes franc trop bon,
vous tuez notre enfant, mais nous rendez son jouet.
Dites à sa mère que son petit garçon
est devenu un grand général et s’est bien marié
avec la fille du Tsar de la grande Russie.
.
Vous, jeunes Nendards, n’oubliez jamais les sept bergers
qui ont gravé leurs noms sur le rocher de Combatzeline.
Des millions de soldats morts pour la gloire de Bonaparte
nul n’a retenu un seul nom,
mais le sien est dans le Dictionnaire.
Heureusement, les choses ont bien changé depuis
On ne part plus à la guerre pour Napoléon
c’est tellement plus plaisant de se faire tuer pour l’Argent
et ceux qui n’en ont point se font tuer pour rien.
 
NB Je tiens ce texte en patois à la disposition de qui en voudrait.

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